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Présentation par Marco Aimé

Une école entre les collines

Cela fait bien une paire d’années, arrivant de Copargo, le village de Seseirha était quasi invisible. Pendant la saison sèche, le gris des cases se confondait avec celui de l’herbe brûlée. Pendant la saison des pluies, le mil et l’herbe haute cachaient ce village agrippé aux collines.
Aujourd’hui, à deux pas de la piste, se détachent deux constructions rectangulaires. La première est simple, faite de terre comme les habitations du village. L’autre est en maçonnerie, solide, peinte en rouge. Entre les deux édifices, suspendu à la branche d’un grand manguier, pend un gros engrenage rouillé. Chaque matin, un enfant empoigne une vieille bielle cassée et commence à battre sur l’engrenage. Ainsi, arrivent en courant quelque 80 enfants, garçons et filles, provenant de Seseirha et des villages alentours qui bondissent dans les salles de classe.
L’édifice plus petit est l’école construite par les gens du village, avec l’aide de quelques amis que j’avais mêler dans l’histoire. L’autre est la nouvelle école, construite par l’Etat après avoir reconnu la volonté des gens du village.
84 enfants fréquentent les deux premières classes. Le vendredi, les enfants cultivent un petit champ attenant à l’école : « ainsi ils se procurent les aliments pour la pause de midi », dit Idrissou, le maître qui chaque jour parcourt en mobylette la piste qui relie Copargo à Seseirha. Le mercredi après-midi, quand ils sont libres de l’école, ils vont récolter un peu de bois pour l’apporter à l’école pour la cuisson. « Le village est refleuri grâce à l’école . Un village qui semblait destiné à mourir est à l’inverse devenu un centre important. Un tas d’enfants viennent à l’école, ici des autres villages, et même de Copargo ». Idrissou ne le dit pas mais beaucoup viennent parce qu’il est considéré comme un excellent enseignant.
En 1995, après avoir passé à plusieurs reprise près d’une année dans le village, j’ai été sollicité par les anciens qui m’avaient accueilli et supporté pendant tous ces mois pendant lesquels je les avais tourmentés avec les mille questions que seul un anthropologue sur le terrain peut poser. Le village était à peine sorti d’un événement lié au marché local, duquel il était apparu que les gens de la plaine, alphabétisés, avaient la possibilité d’interpréter la loi et le règlement, donc de faire de la politique en mode institutionnel, et étaient donc toujours avantagés sur eux.
A Seseirha, presque personne n’était alphabétisé. Excepté quelques rares anciens qui avaient eu à faire avec l’administration coloniale. Ainsi pour parler le français, ils étaient trois ou quatre. A Seseirha, en 1958, a été construite par les Pères des missions de Djougou une petite école en terre. L’expérience dura quelques années et en 1966, après une rupture des relations entre les missionnaires et l’enseignant, l’école fut fermée. Aujourd’hui, il ne demeure plus que le souvenir de ce petit édifice, et les restes mal conservés de deux murs, chaque année grignotés un peu plus par la pluie. Les enfants de Seseirha ont alors commencé à fréquenter l’école de Dur de l’autre côté de la colline. Puis petit à petit ils ont cessé d’y aller et alors aucun enfant du village n’a fréquenté l’école.
Une telle situation ne constitue pas une exception dans l’Atakora. D’après les données du recensement, il apparaissait que presque 88% des individus de langue yom sont complètement analphabètes et que le problème ne semble pas trouver de solution. En fait, il suffit de regarder le pourcentage d’analphabétisme relatif aux différentes classes d’âge pour remarquer qu’il n’y a pas de différence substantielle entre les classes plus anciennes et celles plus jeunes.
J’arrivais à la case du chef de village alors que le conseil était déjà réuni. Après un long tour de parole, ces anciens m’expliquèrent qu’ils avaient compris qu’il fallait que leurs enfants aillent à l’école. Ils avaient besoin de soutenir leurs jeunes.
J’écoutais embarrassé et fasciné en même temps. Embarrassé parce que je ne voulais pas faire de promesses que je ne pourrais tenir. Je m’étais pris d’affection pour ces gens, pour ces familles, pour cette histoire.
Fasciné par l’idée de pouvoir finalement faire quelque chose pour eux, rendre un peu de ce qu’ils m’avaient donné. Et aussi parce que, en regardant ces anciens, j’en venais à penser à les voir inéluctablement liés à leurs propres traditions, immobiles, alors qu’à l’inverse, c’était eux-mêmes qui proposaient un changement aussi fort. Eux, les racines de l’histoire comprenaient que pour vivre dans un pays qui change, il faut le comprendre. Qu’est-ce qui serait changé avec l’école ? Difficile de le dire. Mais c’était mieux de perdre quelque chose et survivre comme le joueur d’échec qui sacrifie une pièce pour gagner la partie. Cela, ces anciens de la colline l’avaient compris.
Revenu en Italie, je récoltai, grâce à des amis et connaissances, une petite somme suffisante pour acheter les tôles ondulées pour le toit et les premières structures. Le premier édifice fut construit par les gens du village et un homme qui avait étudié à Cotonou s’offrit pour faire l’enseignant, se contentant de la somme que la communauté pouvait donner. Puis en 1998, l’Etat reconnut l’école et construisit un nouvel édifice accolé au premier, assignant deux maîtres pour l’école. Depuis cette année, avec l’aide de quelques amis et des autorités de Castelo di Annone, petit pays de la province d’Asti, j’ai instauré un jumelage entre l’école locale et celle de Seseirha. Castelo di Annone et Seseirha surgissent toutes les deux entre les collines et les enfants des deux écoles commencèrent à échanger les descriptions de leurs paysages respectifs. Puis ils allèrent voir leurs grands-parents et ils se firent raconter les histoires du passé, les échangeant par lettre. Ainsi malgré la distance, ils commencèrent à se connaître.
Un des aspects les plus intéressants de ce projet, si on peut parler d’un projet, c’est qu’il est né d’une exigence expresse de la communauté et non d’un besoin induit ou d’un projet préfiguré, comme cela arrive dans beaucoup d’actions de coopération. Un autre aspect est l’absence absolue de structures d’intermédiation, lesquelles, comme on le sait bien, absorbent la part la plus substantielle du budget destiné au projet. Tout se fonde sur la parole et sur l’amitié qui ici s’allient.
L’idée est de donner un minimum de soutien à une idée qui en réalité est déjà développée sur place, suivant une optique d’auto-développement. Bien sûr, les problèmes ne manquent pas. J’ai assisté personnellement à une discussion très animée entre le maître et quelques parents, parmi lesquels il y avaient le chef et le prêtre de la terre, tout contents que leurs fils aillent à l’école, mais sans aucune perplexité sur les méthodes modernes d’Idrissou. « Les nouveaux programmes privilégient la recherche de la part des enfants, plus que l’apprentissage des leçons classiques. Le problème est que ces programmes vont bien aux enfants des villes, mais que aucun des parents ne sait lire et que les enfants ne sont pas aidés chez eux ». Aucun ancien ne voudrait retourner aux méthodes classiques, mais Idrissou les a quasi convaincus que les fruits arriveraient rapidement. « C’est le prix que doit payer cette première génération d’écoliers, ils devront trimer plus que les autres mais ils le feront », dit-il, et en même temps il montre la bande d’enfants qui court derrière un ballon gonflé, levant des nuages de poussière aux pieds de la colline.

(La commune et les associations de Castello di Annone, à côté de l’activité d’échanges culturels, se sont engagés dans une adoption à distance d’un certain nombre de garçons et de filles qui aujourd’hui ne peuvent pas se permettre d’aller à l’école. Le coût pour le maintien d’un enfant est de 50.000 lires pour chaque année scolaire. La commune de Castello di Annone a aussi ouvert une souscription entre les habitants. Ceux qui veulent aider ce projet peuvent y participer en versant une somme auprès de la caisse d’épargne d’Asti, agence de Castello di Annone.)

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