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Présentation par Marco Aimé

Un peuple né de l’Histoire

Le mythe des origines

Le premier à arriver sur la terre du village a été Sangà, Il s’était réfugié sur les collines pour échapper aux persécutions des Bariba. Sangà était un kabyé, il venait des montagnes du Togo et était agriculteur. Après s’être installé, il a appelé sa famille et il a fondé le premier quartier du village qui s’appelle Satiaké. Après lui est arrivé un chasseur (bariba). Content d’avoir un chasseur avec lui, Sangà a demandé au nouvel arrivant de le libérer des animaux féroces qui rôdaient dans la zone. Alors le chasseur a planté quatre bâtons dans la terre en direction des quatre points cardinaux, il a fait quelques incantations et les animaux se sont enfuis (quelques versions disent aussi que le chasseur possédait le feu dans sa case, alors que Sangà ne l’avait pas).
Sangà alors a dit : « Je ne sais pas comment tu as fait, mais ça a marché. » Et il a demandé au chasseur de rester en lui conférant le titre de chef de terre. Ensuite sont arrivées d’autres familles provenant de partout et le village s’est agrandi.
Un jour, Sangà et son épouse se sont disputés. Alors Sangà a dit : « Appelle le Bariba ». Celui-ci a écouté les raisons exposées par l’un et l’autre et puis il a donné tort à la femme en l’insultant. Depuis, le Bariba est appelé Chourou, « celui qui insulte ». Il a toujours jugé les conflits familiaux.
Ainsi, d’après la tradition, à propos de Chourou, l’ancien chef de terre, est né Seseirha (Tanéka-Béri), un des quatre villages Tangba, une population de près de 50000 individus qui habitent les collines Tanéka, au nord-ouest du Bénin. Sur la signification du nom « Tangba », qui sont appelés administrativement Tanékas, il y a deux versions : la première fait le lien avec la racine Tana, pierre, le nom de ce peuple qui signifierait « ceux des pierres ». La seconde fait référence au terme Tangba, les grands guerriers, comme aiment à se définir les Tangbas. Ces deux définitions, comme nous le verrons, reflètent parfaitement les caractères principaux de la culture Tangba.

Traditions orales et évènements historiques

Le mythe des origines raconte qu’un kabré (population qui vit dans la région de Lama-Kara, aux confins du Togo et du Bénin) est arrivé sur les collines où il rencontra une famille de Bariba (population originaire du Borgou : Bénin du nord-ouest, protagonistes d’une grande expansion dans la région de l’Atakora). Les mythes recueillis dans d’autres dans d’autres villages racontent de manière analogue que des chasseurs ou des tisserands venus de régions lointaines, auquel se sont ajoutés ensuite d’autres étrangers, donnèrent vie aux villages. La tradition orale reflète parfaitement les évènements historiques de ce peuple qui semble vouloir faire mentir tous les concepts classiques de « tribus » ou de « ethnies », entendus comme des communauté d’individus qui partagent une origine commune. Les Tangba sont un peuple né de l’histoire. Il suffit d’établir une sorte de recensement clanique pour se rendre compte de la grande fragmentation et de la variété du panorama ethnique Tangba. Si on demande à quelqu’un à quel groupe il appartient, la réponse sera : « Tangba ». Si l’on approfondit la question, viendra après seulement l’identité originelle : kabré, sorouba, bariba, gbazantché. Tous les Tangba vivent une double identité : une liée à ses propres racines, l’autre créée par les événements historiques. « Nous sommes un peuple unique » affirment-ils, mais on voit s’ouvrir de larges sourires quand on demande combien de familles il y a dans leur village : « ce sont des gens de toutes les ethnies », répondent-ils, accompagnant la phrase avec un cercle de la main qui couvre un horizon le plus lointain.
Pour comprendre mieux la question, il est nécessaire de parcourir les évènements récents de la région de l’Atakora d’où surgissent les collines Tanéka.

Au début il y avait les kabré

Cette zone riche de fleurs et de forêts vit arriver à partir du 8ème siècle des bandes de chasseurs baribas provenant du nord-est et de Gourmantchés originaires du Burkina-Faso actuel. Il s’agissait d’une pénétration lente, composée de petits groupes qui s’établirent au pied des collines parce qu’elles y trouvaient un territoire favorable pour leurs activités de chasse. Les collines de la région, aux confins du Togo, étaient habitées au plus par des gens du groupe kabré, qui peuvent donc être considérés comme les uniques autochtones de la zone. La démonstration de ces premiers événements est fournie à travers l’institution du « chef de terre », typique de cette zone, un titre qui revient à la famille qui s’était installée en premier dans un lieu. En fait, elles sont encore très nombreuses aujourd’hui, les familles d’origine bariba et kabré qui détiennent la chefferie de la terre.

Le commerce de la noix de kola

Un autre facteur déterminant de l’histoire de la région fut l’apparition et le développement d’une importante route commerciale, fondée surtout sur le commerce de la kola. La route partait de Salaga (au Ghana), traversait l’Atakora puis passait par Kano et Sokoto au Nigéria pour finalement rejoindre Port Souakim sur les rives de la mer Rouge. Cet axe commercial important a favorisé l’arrivée de gens de l’est : commerçants, esclaves, guerriers, dont on trouve la trace encore aujourd’hui dans les villages de la région, ce qui contribue à rendre encore plus varié le panorama ethnique.
L’année 1590 est une date fondamentale de l’histoire de l’Afrique occidentale. L’armée marocaine d’Al Mansour battit l’empire du Songhaï et en occupe la capitale, Gao. L’invasion provoqua un fort mouvement des populations qui cherchèrent refuge au sud du fleuve Niger, en territoire gourmantché et dans le Borgou, dominé par les Baribas. Les bouleversments dûs à la guerre et une série d’épidémies provoquèrent une forte accélération des mouvements de population le long de la route de la kola vers l’Atakora.

Le royaume bariba

Au début du 17ème siècle, le royaume bariba du Borgou se forme à Nikki, mais très rapidement des conflits internes à la cour amenèrent plusieurs membres de la famille royale à partir vers l’ouest où ils fondèrent les royaumes de Nirni et Koundé. Cette seconde pénétration bariba fut cependant une invasion en bonne et due forme, qui causa la fuite de nombreux groupes résidant dans la zone, lesquels cherchèrent refuge sur les collines Tanékas, dont les conformations rocheuses se prêtaient à une guerre de défense. Durant ces mêmes années, on assista à deux autres fortes impulsions qui causèrent des mouvements et des fuites de populations : la première est l’avancée (celle-ci non plus non pacifique) des Gourmantchés provenant du nord, la seconde est l’offensive lancée à partir du nord du Ghana vers la moitié du 18ème siècle par les Ashantis pour razzier des esclaves. La tradition orale est riche d’épisodes qui racontent la guerre pour se défendre des razzieurs, lesquels s’appuyaient sur leurs troupes mercenaires Djerma provenant du Niger actuel. Les collines Tanékas devinrent une fois de plus une place forte où les fugitifs pouvaient se défendre des ennemis.

Les guerriers au milieu des pierres

Ainsi, sous la contrainte des événements, ces familles d’origines diverses se constituèrent petit à petit en villages, donnant vie à ce qui est aujourd’hui le peuple Tangba. « Un Tangba est celui qui connaît la tradition », dit-on, passant ainsi dessus les différences d’origine en faveur d’une unité donnée par les événements. S’il est donné priorité à une des significations du nom de Tangba (ou tanéka), cette signification s’agrège à la réalité de ce peuple. La référence aux pierres est plus que jamais vivante, que ce soit à travers la technologie de construction des habitations et des remparts contre les ennemis ou à travers les aspects symboliques qui font référence aux grottes de la zone comme élément fondamental de défense. Aussi le nom de « guerrier » est aussi approprié : les Tangbas se considèrent et sont considérés par les habitants de la plaine comme de terribles guerriers. Le fait de ne jamais avoir été battus est un fort motif d’orgueil qui est souvent rappelé quand on parle des événements du passé et qui a contribué de manière déterminante à former le caractère de ce peuple.

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