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Présentation par Marco Aimé

Premières impressions d’un ethnologue

J’étais venu pour commencer une recherche sur la société Tangba : trois villages accrochés sur les collines… Nuances ocres à peine perceptibles à travers le vert de la végétation. En quittant la route principale s’ouvre une piste hérissée de cailloux. Puis la piste se réduit à un sentier étroit. Tingasawa, le chef du village, m’avait accueilli avec une grande hospitalité, en m’assignant une case dans la cour de son fils aîné… J’étais partagé entre d’un côté la fascination d’une nouvelle expérience et, de l’autre, l’angoisse et la solitude qui allaient en sortir. La journée passa en hâte, toujours à courir derrière l’un ou l’autre en répétant à tous la même demande.
Puis ce fut le soir. Le village plongeait dans un silence que même le doux chant des chauve-souris ne réussissait pas à alléger. Le ciel n’accordait pas même la grâce de quelques étoiles. J’étais là à écouter la pluie qui battait contre les tôles du toit. Je regardais mes rendez-vous sans les voir. Je lisais et relisais la même page mais mon esprit glissait de côté jusqu’à toucher la terre. Qu’est-ce que je cherchais ? Qu’est-ce que j’avais trouvé ? C’était la question que m’avait posée un gros homme au motel de Djougou, où chacun allait pour retrouver les amis : Saidou, qui y faisait un saut dès qu’il avait une soirée de libre, Sani, l’instituteur, Georges, l’infirmier, Michel, l’enseignant.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » Et « Qu’est-ce que tu as trouvé ? » : questions qui me tournaient dans la tête.
Il a toujours été difficile d’expliquer les choses tout en les faisant. Peut-être que ceux qui comprenaient le mieux étaient encore les Tangbas. Cette question était comme un doigt, gros et rude, sur une page déjà ouverte. Déjà, qu’est-ce que je cherchais parmi ces cases vides comme des coquillages, parmi ces gens qui m’observaient avec curiosité, riant à chacune de mes tentatives pour répéter une parole dans leur langue ? Qu’est-ce qui m’avait poussé à me glisser dans cette solitude, dans cet ennui fait de jours où il ne se passait rien ? L’anthropologue s’attend toujours à ce qu’il se passe quelque chose. Parfois il observe la réalité qui l’entoure comme s’il était à un spectacle. Peut-être qu’il l’est, comme l’est la vie de chacun de nous, aussi dans nos villes, mais il s’agit d’un spectacle parfois ennuyeux, pauvre de coups de théâtre. « Un étranger peut observer mille choses, mais il verra seulement ce qu’il connaît déjà », dit un proverbe africain. Celui qui a dit cette parole n’a pas lu beaucoup de livres d’anthropologie mais il en a compris le sens. La tradition africaine semble vouloir encourager celui qui veut comprendre, s’approcher et voyager à travers les branches de la culture d’autrui. L’anthropologue est peut-être un peu malade d’exotisme, et il veut voyager. Voyager, dans l’espace, dans le temps, et surtout dans notre pensée, voilà ce qu’est l’anthropologie, la recherche. Mais c’est un voyage qui a toujours un retour. Voilà alors ce que j’ai trouvé. A travers les paysans tangbas, dans leur mode de vie, en ces villages à moitié déserts, nés dans la roche, je me suis retrouvé moi-même. J’ai senti que quelque chose me faisait retourner dans mon propre passé… J’ai senti mes propres racines. Racines en partie présumées, je suis né en ville, mais d’origine montagnarde et paysanne. Toute ma vie, j’ai couru après ces racines cachées sous l’asphalte, pour le goût de sentir la terre sous les chaussures. Une fuite. Une fuite de la ville, des conditionnements du quotidien et aussi de l’évidence. Et aussi du résultat prévu. Etre au village, comme être en montagne, me faisait sentir la précarité, privé de certitudes et des événements prévisibles et pourtant riches de possibilités.
Et alors, qu’est-ce que je cherchais dans ces soirées gonflées d’angoisse, quand seules la peur des trous de la chaussée et l’absence par ma faute du phare avant de la moto m’empêchaient de fuir à Djougou ? Je cherchais un récit, seulement celui-ci. Une histoire de plus à ajouter à l’album de la vie, de ma propre vie.
Marco Aimé

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