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Présentation par Marco Aimé

Les structures politiques

« Nous qui sommes des étrangers », affirment unanimement les sawas Tangbas. En fait les clans aristocratiques qui détiennent les chefferies sont d’origine Gourmantché et Bariba, les deux ethnies les plus représentatives sur le plan militaire, qui ont instauré à travers le pays leurs structures politiques typiques.

Le sawa, le chef venu de loin

Traditionnellement, chaque sawa gère un quartier, s’occupant de régler les problèmes entre les familles et les individus. Son autorité, comme nous le verrons, est équilibrée par d’autres formes de pouvoir réparties entre des individus de compétences diverses.
Le sawa habite dans un palais qui a la structure même du complexe (compound), mais est de dimension plus importante. Dans la case centrale, où sont conservés les objets historiques de sa famille (armes, habits, amulettes), le sawa siège habituellement sur un banc en pierre ou en terre, recouverte d’une peau. La peau, généralement de chèvre, est un élément distinctif qui distingue la position hiérarchique lors des réunions collectives. Entre les différents sawa, il existe en fait une hiérarchie : « quand les sawas de la région se rencontrent, un seul siège sur une peau ».
La succession au trône s’effectue en ligne patrilinéaire. Les ayant-droits sont tous les enfants mâles appartenant à la famille royale. Il s’ensuit une rotation entre les membres de chaque branche du lignage. Le futur souverain est choisi entre les ayant-droits par l’assemblée des sajora, dignitaires de la cour, et le toung-té, le chef de terre.

Quand un chef meurt

Quand le sawa meurt, toutes ses épouses doivent rentrer dans leurs propres habitations sauf les veuves les plus jeune qui peuvent se marier avec un membre d’une autre branche de la famille et réentrer dans le saha royal. La mort du chef est tenue secrète pendant de nombreux jours, jusqu’à ce que le corps soit enterré. Personne sauf la famille la plus proche, ne doit voir le corps du défunt. Après l’enterrement, on sonne le tambour pour avertir la population et on sacrifie de nombreux bœufs (jusqu’à trente). Les cérémonies pour la mort du sawa peuvent durer jusqu’à trois mois et durant cette période les veuves ne peuvent absolument pas sortir de la concession. A la fin des cérémonies, le nouveau sawa s’installe dans le palais avec sa famille.
A la mort du roi s’ouvre une période de transition caractérisée par un fort allègement des règles. Pendant cette période, les membres du clan régnant peuvent s’emparer de tous les animaux domestiques qui circulent hors de la concession. Deux figures importantes agissent pour soulager ces situations de chaos et de tension : le chef de terre et le sakpo.

La fonction du chef de terre

Si le sawa représente un pouvoir politique acquis par les conquérants grâce à leur emprise militaire, le chef de terre est l’alternative rituelle et traditionnelle au pouvoir du roi. Parfois, il est appelé « père du roi » et ses attributions s’expriment à travers plusieurs moments fondamentaux de la vie du village comme les sacrifices qui inaugurent la période de travaux des champs ou celle où on donne l’autorisation de consommer les nouvelles récoltes auxquelles il préside. Mais surtout, le chef de terre exerce son autorité sur plusieurs classe d’âge, en particulier sur celle des kumpara, jeunes entre 25 et 30 ans qui représentent le nerf militaire de la société Tangba.
Son accord est fondamental sur chaque décision importante mais surtout il joue un rôle déterminant dans le choix du successeur au trône. Pendant la période d’inter-règne, qui dure près de deux trois mois, le chef de terre gère souvent, avec le sakpo, la rivalité entre les héritiers du trône. Le sakpo est en général le fils d’une des sœurs du roi et est nommé par le sajora. Il n’a pas de pouvoir politique mais il doit assurer l’intérim durant les trois mois d’inter-règne entre la mort du roi et la désignation de son successeur. Le sakpo, à qui revient une partie de l’héritage, ne choisit pas directement le candidat mais son avis est influent et en outre, il a le pouvoir de veto.

Spécialistes rituels et chefs de terre

« Le sawa est comme un président : il commande tout le monde de haut. Les spécialistes rituels sont comme le sous-préfet, ils commandent de près parce qu’ils connaissent les gens. » C’est ainsi qu’un ancien m’a décrit les diverses prérogatives de l’autorité traditionnelle. Il est facile de reconnaître les spécialistes rituels dans les villages Tangba. Ils ne portent pas d’habit, sauf un pagne en peau. Ils portent une coiffure ronde faire de raphia tressé et tiennent en main l’immanquable pipe. Tous les spécialistes sont d’origine lama ou sola, groupes appartenant à l’ethnie kabré, demeurant au Togo nord-oriental. De même, la charge de boro-té est héréditaire et le choix s’effectue au sein des familles désignées avec des prérogatives similaires à celles pour l’élection du sawa, en faisant prévaloir la qualité personnelle sur la position sociale.

A chacun sa tâche

A chaque spécialiste rituel est confiée une fonction particulière. Bandà de Tyaklero est responsable de la pluie et c’est à lui d’agir en cas de sécheresse. Daniéri de Galorhà est celui chargé de la guerre ; en cas de conflit c’est à lui de mener les hommes au combat. Adjana est chargé de s’occuper de l’autel de Fung-Nor qui joue un rôle fondamental en ce qui concerne la fertilité féminine et agricole. Les borol, autels des spécialistes rituels, sont répartis dans les villages et dans la campagne, et ont des formes diverses. Presque tous les boro-té connaissent l’art de soigner avec les herbes. Il n’est par rare de les voir rentrer des champs avec leur calebasse pleine d’herbes récoltées dans les bois, qu’ils gardent dans leurs habitations.

Les règles du comportement

La vie des spécialistes rituels est fortement conditionnée par une série de règles du comportement qui contribuent à confirmer leur différence en comparaison avec les autres membres de la communauté. Nous avons déjà parlé du tabou du vêtement, les boro-té ne peuvent pas porter d’habits. Il ne peuvent pas manger d’aliments qui n’ont pas été cuisinées de manière parfaitement traditionnelles dans leur maison. Il est interdit de manger des choses en boîte, boire de la bière en bouteille, manger des oignons, des arachides et autres aliments arrivés récemment en terre Tangba. Leurs déplacements aussi sont limités : plusieurs d’entre eux ne peuvent pas quitter le quartier qu’ils habitent, d’autres, comme Daniéri, s’ils quittent le village, doivent porter avec lui sa nourriture et rapporter au village ses excréments. En outre, aucun boro-té d’un village ne peut pas se rendre dans un village de fondation plus récente. Ainsi, ils vont toujours d’un village plus récent vers celui qui est plus ancien : « c’est le préfet qui va chez le président, pas le contraire » affirment les Tangba avec leur tendance innée pour faire des comparaisons entre leurs structures traditionnelles et celles de l’administration moderne.

L’idéal des origines

Le comportement des spécialistes rituels Tangba se réfère à un idéal de pureté légué des origines, en contraste avec les transformations survenues ensuite. Le refus de porter des vêtements peut être interprété comme une réaffirmation de leur propre identité originelle. L’habit est un élément importé de la culture islamique d’abord, puis de l’Europe ensuite, la nudité est l’habit des ancêtres. Les boro-té ont laissé au sawa le rôle de s’occuper des étrangers, autre signe évident de leur volonté de ne pas être contaminés. Aussi la nourriture doit être celle des aïeux, celle de toujours. Leur lien avec la terre et par conséquent avec les ancêtres est confirmé par l’interdiction d’abandonner le village et indirectement de ne pouvoir laisser à l’extérieur leurs propres restes comme leurs excréments. Et la possibilité de se diriger seulement vers le site plus ancien n’est il pas aussi le signe d’un chemin qui tend encore une fois vers les origines ? De même, beaucoup des interdictions matrimoniales traditionnelles sont négligées, pendant qu’une des particularité de celui qui assume le rôle de spécialiste rituel est de ne s’être jamais marié avec une femme étrangère. La conscience d’une pureté perdue, qui signifie aussi une identité perdue ou tout du moins plus confuse, renforce l’importance du boro-té. « Là-haut, sur les collines, voilà l’histoire » disent, avec une certaine peur révérentielle, les habitants des plaines qui entourent les collines. Ils savent que là-haut, dans ces villages temples, vit encore leur propre histoire.

Manifestations et spécialistes rituels

L’autorité des spécialistes rituels n’est pas cependant limitée à une action de type religieux mais naît aussi de leur contrôle sur les groupes d’âge. Le système des classes d’âge constitue l’axe central du système Tangba et donne vie aux formations des groupes qui coupent transversalement les lignes de descendance, créant de nouvelles formes d’alliance. C’est le cas de l’institution du lien demni/dembiha, dans lequel chaque individu choisit un filleul à l’extérieur de sa propre famille contribuant ainsi à l’intrication des réseaux de relations inter-claniques. Les classes d’âge prévoit des périodes de cinq années caractérisées par des interdictions et des pratiques religieuses, maintenant libres. Durant les périodes « religieuses », c’est au boro-té d’instruire les membres du groupe et d’en assumer la responsabilité. A travers le contrôle des classes d’âge se pratique une action politique qui exerce un poids encore plus grand dans la participation, par les spécialistes, des assemblées du village. Sawa et boro-té se rencontrent souvent et se concertent sur des solutions communes, chacun étant conscient de son rôle et de ses prérogatives. Mais de même que le sawa ne s’occupe absolument pas des questions rituelles et de cérémonies, aucun boro-té ne collabore avec lui dans des décisions de type politique ou administratif.

Les descendants du fondateur

Si, comme l’affirme Kopytoff (1987 : 56), les manifestations rituelles rappellent la primauté d’arrivée de ceux qui sont aujourd’hui chef de terre, nous devons supposer que les spécialistes rituels sont aussi les responsables de la terre, ceux à qui on doit s’adresser pour s’établir dans le village et pour les questions concernant la terre. Sur ce point il y a en fait une certaine confusion. De nombreux boro-té s’arrogent tel titre et dans plusieurs cas ils leur sont reconnus par les villageois, dans d’autres cas, la plupart du temps, le chef de terre est un ancien, comme dans le cas de Chourou de Seseirha, qui bien qu’étant descendant du fondateur, n’assume pas de charge rituelle.
Chourou était pourtant le sage le plus important de Seseirha jusqu’à la fin des années 50, avant que la famille de Tiniga sawa, le chef actuel en fonction, n’assume un rôle prédominant grâce à l’intervention des colonisateurs. Encore une fois, nous nous trouvons en présence d’une structure sociale qui est le fruit d’un accord, signe d’une dynamique souvent méconnue dans la société africaine et qui témoigne à l’inverse comment seul un réseau raffiné de relations croisées a permis à des groupes d’origines diverses de vivre ensemble et de donner naissance au peuple Tangba.

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