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Présentation par Marco Aimé

Le système des classes d’age

L’existence des hommes tangbas est marquée par l’existence d’une série de niveaux d’âge qui intègrent la vie entière d’un homme. Il s’agit d’un parcours caractérisé par des étapes importantes qui s’accompagnent d’une série d’enseignements et de comportements spécifiques. Du point de vue individuel, le système des classes d’âge tangbas donne vie à une initiation graduelle qui conduit à la formation d’individus hautement socialisés, parfaitement conscients des différents aspects de leur culture et de leur société. Du point de vue social, les classes d’âge constituent une part fondamentale du système politique tangba. Pour les femmes aussi sont prévus quelques niveaux d’âge, mais il s’agit d’une scansion liée au développement physiologique et non à la vie sociale et politique de la communauté.

La première enfance : biha

Nous suivons maintenant la vie d’un homme traversant ces étapes des divers niveaux d’âge. Durant le premier âge de sa vie, l’enfant est un biha, sans distinction de sexe. Un nom est donné à l’enfant qu’il gardera jusqu’au grade de kumpara pour ce qui concerne les garçons. Ce nom d’enfance est lié surtout aux circonstances dans lequel l’enfant est venu au monde, par exemple Nyosum (surprise) s’il arrive après un enfant ou plusieurs enfants morts nés. D’autres fois, le nom sert à induire en erreur ou à éloigner une présence maligne : Swaca (au milieu de rien), Dowca (entre deux riens), Kpedaca (nous le tenons pour rien, il n’a pas d’utilité). S’il s’agit de jumeaux mâles, l’aîné s’appellera Takora et l’autre Kura, s’il s’agit de filles, Asana et Donga.

A 5 ans : kpekpelxu et bisexa

La capacité à utiliser la houe pour les garçons et celle de porter le bois pour les filles (autour de 5 - 6 ans) signe le premier changement des enfants tangbas. Les garçons seront appelés kpekpelxu et les filles bisexa. On ne peut pas définir kpekpelxu comme un véritable niveau d’âge dans lequel il y aurait une quelconque initiation ou l’insertion dans un groupe du même âge avec des fonctions institutionnalisées et des fonctions définies. Les kpekpelxu participent cependant avec les plus grands au traditionnel rite du gragra.

De 15 à 25 ans : tyafala puis kumpalfarha

Vers l’âge de 15 ans, le kpekpelxu devient tyafala mais il n’entre pas encore dans la vie sociale du village. La première approche survient vers ses 20 ans, quand il entre dans le groupe des kumpalfarhas. Mais il ne s’agit toujours pas d’un véritable groupe d’âge, mais le jeune garçon est choisi par un autre garçon appartenant à une classe d’âge supérieure comme dembiha, littéralement « mon enfant » Ce rapport qui se stabilise entre deux individus séparés par une classe d’âge durera toute la vie et revêt une grande importance pour ces deux individus. Le choix, d’après les Tangbas, survient « comme on choisit une belle fille », en se basant par conséquent sur les sympathies personnelles. En toutes les circonstances cérémonielles, le dembiha devra fournir la nourriture nécessaire à son aîné (demni) alors que celui-là offrira à son cadet une protection et une aide constantes. En privé, le dembiha peut plaisanter et se moquer de son compagnon aîné, alors que ce dernier devra toujours louer son « filleul » en public.

A 25 ans : la première véritable classe d’âge

Après avoir parcouru une autre période de 5 années, les jeunes kumpalfarha entrent dans leur première véritable classe d’âge, celle des kumparas (à environ 25 ans). Ceux-ci représentent la première vraie et propre classe d’âge. En fait, à partir de ce moment, ils constituent un groupe organisé qui met ses propres forces au service de la collectivité. Ces jeunes suivent alors les directives du kumpakpema (kpema = ancien) qui est nommé sur la base de ses qualités personnelles en tant que spécialiste rituel du village. Ce lien avec le chef rituel constitue un élément fondamental de la société tangba. Par l’intermédiaire du kumpakpema, ce dernier exerce en fait une autorité notable sur la communauté entière, de telle manière que même le chef politique (sawa) doit se retourner vers lui pour faire appel aux corvées des kumparas. Quiconque a besoin de défricher un champ, de construire une habitation, d’accomplir quelque travail lourd et pesant, peut aller voir les spécialistes rituels et demander l’aide des kumparas, lesquels interviennent en échange de la nourriture pendant le travail. Dans le passé, les kumparas travaillaient gratuitement dans les champs du sawa, mais il s’agit d’un usage qui s’est perdu à la suite de la dispersion de la population vers des années 20. (Pendant la première décennie de colonisation, les Français favorisèrent l’occupation, de la part des Tangbas, de nouvelles terres, créant ainsi un processus de dispersion qui a réduit notablement l’importance des villages traditionnels de la colline, qui sont devenus aujourd’hui le siège des autorités traditionnelles et des cérémonies collectives.)

Obligations et comportements spéciaux

Le statut de kumpara prévoit quelques obligations mais il autorise aussi des comportements autrement interdits. « C’est la génération des histrions » dit-on d’eux. En fait ce sont les kumparas qui vont jouer aux voleurs rituels et avoir des attitudes acceptées seulement dans cette phase de la vie.
Il pourra ainsi insulter quiconque lui passe devant, il peut déféquer en public, il peut avoir des comportements irrévérencieux, surtout pendant le premier marché après le Dafarun où il est libre de s’emparer de tous les végétaux qu’il veut sans encourir de sanctions particulières. Les jeunes kumparas peuvent entrer dans les maisons et manger gratuitement et souvent ils se laissent aller à des démonstrations de force et à des fanfaronnades.
Pendant toute cette période, les kumparas doivent circuler vêtus avec une sorte de chemise blanche, toute dépenaillée alors qu’une mèche de cheveux est retenue par une petite calotte de raphia tressée. A la fin de ces cinq ans, ils déposent leur calotte et ils se rasent la mêche qui sera déposée dans un compartiment spécial du grenier familial pour être ensuite tressée avec celle d’un kumpara suivant de la famille.

A 35 ans : dafara, sergent et caporal

Passé cinq ans, les kumparas, qui maintenant ont près de 30-35 ans, s’affranchissent des obligations sociales relatives aux corvées collectives du grade précédent et, sans accomplir de cérémonie, deviennent dafaras, « ceux qui montre la beauté. » Les Tangbas utilisent des sortes d’exemples issus de la hiérarchie militaire pour indiquer les prérogatives des groupes d’âge : « ils sont comme les sergents et les caporals » dit-on à propos de ce grade, indiquant ainsi une légère supériorité par rapport aux kumparas. En fait, si un litige éclatent entre ces derniers, ce sera à un dafara à juger la question.
Cette phase du dafara peut être définie comme laïque. Pendant ces cinq années, il n’y a pas de fréquentation obligatoire auprès des spécialistes rituels et les individus vivent une existence libre que ce soit par rapport aux contraintes de type alimentaire ou à des pratiques de type religieux. Mais il existe deux devoirs que chaque dafara doit affronter.

La cérémonie du dafarun

A la fin de la période se tiendra le dafarun, la fête du sel et en cette occasion, lui et ses compagnons devront revêtir leurs meilleurs habits et offrir du sel en grande quantité à tout le village.
Le dafarun est l’une des cérémonies les plus importantes du cycle tangba et se présente avec des manifestations diverses suivant les quartiers. Il est bien souligné que le dafarun est la première cérémonie dans la vie d’un homme, la première dans laquelle il va être impliqué non seulement au niveau du statut social mais aussi au niveau économique. Il devra accumuler une richesse (le sel) et la distribuer aux membres de sa communauté, entrant ainsi au sein du réseau d’échanges et de redistributions qui caractérise la société tangba.

Le groupe des sakpanas

Une fois passée la cérémonie du sel, l’homme commence à faire partie du groupe d’âge des sakpana. Dans chaque quartier un spécialiste rituel désigné choisit dans le groupe des sakpanas 7 jeunes qui recevront déjà une initiation particulière. Si l’un d’eux vient à être choisi, il devra abandonner ses habits et retourner à la nudité, endossant seulement un petit pagne, se raser les cheveux sauf une mèche rentrée dans une calotte, et commencer à fumer du tabac dans une pipe traditionnelle dont il ne se séparera quasiment jamais. Cette élite est choisie sur la base de critères particuliers, tous fondés sur des facteurs de pureté. Une pureté que ces jeunes doivent avoir conservé à travers leur comportement, comme par exemple ne pas avoir épousé une femme étrangère. Par étrangère on entend qu’elle n’appartient à aucun des groupes avec lesquels les Tangbas se considèrent comme appartenant à leur milieu (Peuls, Betambaribés, Kabrés). La famille d’appartenance du jeune homme n’influe pas sur le choix, au contraire, les spécialistes rituels prévoient une rotation entre les familles. En fait, il s’agit d’une charge lourde puisque le jeune pressenti doit fournir les spécialistes en poulets et autres petits animaux nécessaires aux sacrifices. En outre, l’appartenance au groupe des « nus » entraîne un grand prestige qui doit être contrebalancé par des offrandes importantes à la communauté et en particulier aux anciens à l’occasion des cérémonies.
Les jeunes pressentis doivent s’astreindre à des obligations alimentaires très strictes, extrêmement importants pour sceller la pureté. Ils ne peuvent absolument pas manger des aliments qui n’ont pas été produits dans leur village, ni boire des boissons alcoolisées. Ils ne peuvent pas non plus s’éloigner trop du village dans lequel ils habitent, ni pour beaucoup de temps. Leur présence est strictement liée à la terre, comme celle des spécialistes rituels, qui sont soumis aux interdits alimentaires d’habillement et de déplacement.

La cérémonie du kpama

Au terme des cinq années de sakpama, que ce soit pour les « nus » ou pour les autres, ils deviennent les protagonistes de la cérémonie la plus spectaculaire du cycle tangba, le kpama, la « fête du gras ». Le kpama est surtout un rite de fertilité et c’est le seul qui est célébré au même moment pour tous les groupes tangbas. Chaque sakpama, pas seulement ceux de l’élite, doit tuer un bœuf et l’offrir aux gens de son quartier. L’absence d’abattage de bœufs à l’occasion de cette cérémonie entraîne la perte de respect et l’exclusion de l’activité politique collective. L’importance de l’abattage du bœuf peut être lue dans l’optique de la redistribution : « si on n’a pas d’argent pour le bœuf, cela signifie qu’on n’a pas travaillé suffisamment ». Ainsi est expliquée la fonction du sacrifice. Aussi, celui qui n’a pas tué le bœuf se trouve montré du doigt comme un fainéant, qui n’a pas voulu travailler et donc n’a pas réussi à acheter un animal à sacrifier. Sous cette manière de voire, le sacrifice du Kpama, joue comme un régulateur et une incitation à la production.

Les sept waras

Maintenant, s’il est devenu kpam-te (père de kpama), il a retrouvé la liberté de s’habiller et de manger comme il veut, de laisser repousser ses cheveux, pour les cinq années qui suivent. Une autre période laïque ensuite, en attente du passage suivant qui le conduira au grade de wara (40 et 50 ans). Dans ce grade, on respecte la constitution d’une élite comme à travers le sakpama, mais les sept pressentis ne seront pas les mêmes que ceux du grade précédent : « parce qu’ils ont déjà souffert suffisamment ». Par souffrance, on entend soit l’effort économique, soit l’engagement du wara à suivre les spécialistes rituels dans leurs activités nocturnes. Les sept waras choisis, qui sont considérés comme les responsables religieux et moraux de leur génération, vont être initiés par les spécialistes aux secrets des cultes, adoptent de nouveau la semi-nudité, seulement couverte d’un pagne Encore une fois, la tête se verra rasée, et quelque fois ils vont porter une petite calebasse semi-sphérique en guise de chapeau. Une longue pipe accompagnera toujours le wara, où qu’il aille et ce sera de son devoir de la maintenir toujours allumée. Le wara est indissolublement lié au territoire de son habitat, il ne peut pas dormir ou déféquer à l’extérieur de ce territoire sinon, disent les Tangbas, la fécondité des récoltes et des femmes en souffrirait.

Kusaho et kpema

A la fin du cycle du wara, tous ceux qui composent cette classe d’âge se regroupent pour célébrer le kusaho, cérémonie qui prévoit l’abattage d’un bœuf. A la fin de la cérémonie et des danses, il est devenu kpema (ancien), il entre dans la gérontocratie tangba et toutes les règles contraignantes tombent. Il recommence à porter le long boubou, il participe à la vie politique du village et de son propre clan et, comme ils affirment tous unanimement : « quand il y a une cérémonie, tu t’assois et tu manges. »

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