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Présentation par Marco Aimé

La fête des Kpamas en 1998 à Pabégou

Par Michel Loiret, le 17 février 1998

Signification des cérémonies

La fête des kpamas a lieu tous les 10 ans à Pabégou, habituellement en novembre, exceptionnellement cette année en mars. Chaque personne originaire du village doit assister à ces manifestations qui durent de 4 à 50 jours. Les gens arrivent de toutes les maisons de la campagne, ainsi que les personnes qui travaillent dans diverses villes du Bénin. On célèbre Kpamas pour remercier Dieu et les ancêtres de tous les bénéfices reçus durant les dix années précédentes, et pour demander la protection de Dieu et des ancêtres pour les dix années à venir. C’est la fête de la vie.

Démarrage du rituel

Le village est "isolé", c’est-à-dire en silence pendant plusieurs jours : on parle doucement, on ne chante pas, on ne pile pas dans les mortiers durant la nuit, on ne joue pas du tam-tam… Le toung-té (chef religieux traditionnel, gardien des fétiches, chef de cérémonie du village, qui habite à Namatoodé) se rend à Yaka, origine du village de Pabégou, sur la mont voisin de Tanéka-Béri.
A Yaka, il y a deux cases spéciales. L’une contient la tombe des Tougotiwia. Chaque toung-té y est enterré, on retire la dépouille du toung-té précédent et on introduit le corps du successeur. L’autre est la case des "fonderies", la "chambre des diables" comme disent les gens. Il n’y a pas de porte et il n’est pas possible de rester debout. Le jour prévu, le toung-té arrive, porté sur le dos de Namari à Tchakelho jusqu’à la chambre des diables, juste vêtu avec une culotte de cuir. Il est enfermé pour passer la nuit, seul. On cherche puis on ramène à la lumière une jarre de chapalot, la bière de mil, enterrée dix ans plus tôt, à l’époque de la fête précédente : les présents boivent tout le contenu de la jarre.
Le jour suivant, les kumparas (jeunes conscrits), vêtus d’un habit déchiré, un sac de cuir sur les épaules, et sur la tête un chapeau spécial en paille avec une plume, se rendent à la chambre des fétiches, avec le Tenerha-té, chef du village de Tchakelrho. Celui-ci va voir si "l’enfant a passé une bonne nuit". Dès le lever du soleil, les vieux se postent autour de la case pour recevoir du toung-té les chants que les esprits lui ont communiqués : les vieux transmettent ensuite les chants aux kumparas. Et cela en trois moments différents, c’est-à-dire trois chants.
Avant de quitter Yaka, les kumparas affrontent symboliquement les kumparas de Tanéka-Béri : une lutte commence entre eux. Il s’agit de sucer une plante appelée "tchérempéénee qui sécrète un suc blanc. Ce suc craché sur les yeux de l’adversaire lui fait très mal. La rixe a lieu aux alentours d’un lieu marécageux appelé Tchouthorhou, entre Yaka et Tanéka-Béri, et dure une bonne partie de la journée.
Puis, vers 19 ou 20 heures, les kumparas de Pabégou quittent la montagne pour retourner au village de Pabégou en criant, en jouant du tam-tam, et en chantant les chants reçus. A peine arrivés au village, en pleine nuit, tout le monde se réveille pour crier et acclamer les jeunes, c’est le début de la fête.

Les offrandes aux ancêtres

Le lendemain de l’arrivée des kumparas, sont faites les offrandes aux ancêtres. Chaque chef de famille réunit sa famille, immole d’abord un poulet en s’adressant à Dieu puis aux ancêtres, en disant : "Dieu de nos pères et vous nos ancêtres, nous voulons continuer à faire ce que vous avez fait et ce que vous avez dit de continuer de faire. Nous vous demandons le salut, la nourriture, beaucoup d’enfants… Eloignez de nous la maladie. Donnez le salut aux étrangers qui viendront nous rendre visite…". Avant le sacrifice, (dans la case dans laquelle seront immolés les bœufs) est déposée sur la pierre des ancêtres, à l’entrée du vestibule, la corde qui servira à attacher les bœufs. Le chef de famille tranche la gorge du poulet et le jette par terre : s’il meurt sur le dos, cela signifie que Dieu et les ancêtres ont acceptés l’offrande de la famille. Puis on tue le chien sans répéter la prière. Le sacrifice du poulet et du chien est fait dans toutes les familles.
Mais c’est seulement dans la famille des sakpanas (la classe d’âge de 25 à 30 ans) que seront immolés les bœufs. Après le sacrifice du chien, les kumparas partent à la recherche des bœufs pour les abattre. Chaque kumpara doit tuer un bœuf pour chaque femme. Les bœufs arrivent au village accompagnés des tam-tams, des fluttes, des chants, parmi les louanges et sont attachés devant le vestibule. Durant la nuit, les animaux sont visités par les waras (la classe d’âge supérieure au sakpanas, qui portent la calebasse sur la tête), et ceux auxquels l’animal doit aller, un vieux choisi par le sakpana, espèce de parrains d’un âge supérieur à lui.
Le matin, au lever du soleil, on égorge le bœuf devant le vestibule. On partage la viande suivant les usages. Dans toutes les maisons, on boit, on chante, on danse en mangeant.

Classes d’âge : kumparas (jeune), sakpana (adulte), wara (adulte qui tue les bœufs), kpema (vieux).

Les aspects positifs des célébrations

Les kpamas, pour les gens de Pabégou, ont une grande importance : cette fête constitue un point de référence, non seulement pour compter les années, mais aussi pour retenir les habitants de Pabégou. Chacun prend conscience de ses racines, de ses origines. Il appartient à un groupe, à une ethnie qui a ses propres richesses, ses propres valeurs et ses propres coutumes. La joie de se retrouver en famille est grande : quelques uns vivent loin et ils profitent de la fête pour revenir au village. Une grande fraternité règne dans toutes les maisons du village : on reçoit beaucoup de gens ; il y a la joie, la fête, la danse… Ici, on sent l’obligation d’être bon, parce que les esprits tournent dans le village et pourraient punir ceux qui font le mal.
On s’aide les uns les autres pour recevoir les étrangers ; ceux qui viennent de loin contribuent aux frais de la fête, que ce soit avec des nourritures ou avec de l’argent. C’est la fête de la vie. On oublie le dur labeur des champs, les problèmes familiaux, les querelles.

Les aspects négatifs

Il y a avant tout le gaspillage des biens : nourriture et bœufs. En quelques jours, on égorge une centaine de bœufs pour une population de 6 à 8.000 personnes : dans certaines maisons, la viande finit par pourrir. Beaucoup s’endettent pour plusieurs années. L’année des Kpamas est souvent suivie d’une année de famine. La majeure partie des greniers sont vides après la fête. Nous sommes en avril, il y a encore beaucoup de temps à attendre avant les nouvelles récoltes…
Il est important de paraître. L’honneur des familles a un grand rôle, que ce soit par le nombre d’étrangers accueillis, ou par le nombre des bœufs égorgés. " Que tu le veuilles ou non, tu es obligé de tuer les bœufs ". On comprend pourquoi les gens pauvres ont si honte. Cette honte les accompagne pendant plusieurs années ; quelques un s’en effondrent.
Avec la boisson que l’on trouve dans toutes les maisons, les discussions et les disputes prennent de grandes proportions. Il n’est pas rare qu’il y ait des bagarres. Quelque uns en profitent pour régler par la vengeance de vieux problèmes.