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Contes et proverbes

Histoire de "Plus malin que le chef"

Conte recueilli à Natitingou (Bénin) en août 1980 par Dominique Rouquette.
Conteur : Michel "l’aveugle" de Perma (Bénin).


Conteur : Voulez-vous connaître l’histoire de “Plus malin que le chef” ?

Public : Yeh

Conteur : Alors la voilà. Il y avait dans un village un chef très méchant. Il prenait les biens de ceux qui mourraient, spoliant les familles. Dans une famille très pauvre, une mère avait donné à son fils le nom de “Plus malin que le chef”. Elle s’était bien gardée de le dire au chef. Cependant un jour en ce promenant, le chef entendait des enfants qui en jouant appelaient un autre “Plus malin que le chef”.

Il fit venir “Plus malin que le chef”, et lui dit : « Comment peux-tu t’appeler “plus malin que le chef” alors que je suis le chef donc le plus fort et le plus rusé. Ton nom m’est une offense. Tu mourras. » “Plus malin que le chef” lui dit : « D’accord, mais avant de mourir, laisse moi te montrer quelque chose d’extraordinaire. Je vais tuer ma mère, et après grâce à ma queue de cheval magique, elle se relèvera ». Le chef répond : « Fait toujours. On ne revient pas du pays des ancêtres. »

“Plus malin que le chef” va chercher sa mère, il lui dit que le chef veut la faire tuer. Mais il a une idée pour tromper le chef. Il lui dit : « Va vite tuer une chèvre, recueille son sang, et met le dans la panse. Tu te l’accrocheras autour du ventre et tu la recouvriras de ton pagne. »

“Plus malin que le chef” va voir le chef avec sa mère. Le chef lui dit : « Va. Dis au revoir à ta mère. Tu la retrouveras bientôt chez les ancêtres. » Alors “Plus malin que le chef” saute sur sa mère, avec un couteau, le sang gicle. “Plus malin que le chef” la secoue bien pour vider tout le sang. Elle reste par terre inanimée. “Plus malin que le chef” va prendre sa queue de cheval, il tourne autour de sa mère, il fait tourbillonner la queue. Alors la mère se lève.

En voyant cela, le chef dit : « Je t’achète ta queue magique. Je t’en donne dix femmes, dix esclaves, dix chevaux et dix sacs d’or. » “Plus malin que le chef” répond : « D’accord et tu ne me tues pas. » L’affaire est conclue.

Le chef est tout content de sa queue de cheval qui va lui permettre de tuer les femmes, les esclaves qui lui déplairaient et ensuite de les faire revivre. Justement le lendemain il se chamaille avec sa femme préférée, sa femme la plus belle. Il a beau tourner autour de son corps avec la queue de cheval, elle ne s’éveille pas. Il comprend la tromperie de Plus malin que le chef. Il envoie ses hommes de main chercher “Plus malin que le chef” avec l’ordre de le noyer dans le marigot rempli de caïmans. Ceux-ci partent en emmenant “Plus malin que le chef”.

Cependant, en route, ils rencontrent une femme portant le chapalo, la bière de mil. Ils s’arrêtent et apprennent qu’il y a une fête tout près. Ils attachent solidement “Plus malin que le chef”, à un grand arbre sec, en plein soleil pour bien le faire souffrir avant qu’il meurt puis ils s’en vont à la fête.

“Plus malin que le chef” se retrouve donc attaché à un arbre en plein soleil. Un peu plus tard, vient à passer un haoussa à cheval, habillé comme un prince. Les haoussas veulent tous devenir des chefs. Le haoussa s’arrête devant “Plus malin que le chef” et lui demande ce qu’il fait attaché là. “Plus malin que le chef” lui répond : « Dans mon village, avant de devenir chef, il faut être attaché pendant un jour, du lever au coucher du soleil, à un arbre. Seulement moi, je suis petit, je n’ai pas envie de devenir chef. Veux-tu ma place ? Il te suffira de dire que tu t’appelles “Plus malin que le chef” ». Le haoussa ne se fait pas prier. Il détache “Plus malin que le chef”, se fait lier à sa place. Il lui donne, en échange de sa place sous l’arbre, son cheval et ses beaux habits.

Plus tard dans la nuit, les hommes du chef reviennent fin saouls de la fête et il fait très noir. Après s’être cognés dans plusieurs arbres, ils tombent enfin sur le bon. « Tient te voilà “Plus malin que le chef” » dit l’un d’entre eux. « Oui, c’est moi “Plus malin que le chef” » répond le haoussa. Les hommes le délient, l’emportent dans le marigot, le balancent. Le haoussa finit ses jours, sa tête dans un crocodile, un bras et une jambe dans un caïman, quand au reste, tous les poissons de la rivière se le disputent pendant le reste de la nuit. Les hommes reviennent au village et annoncent au chef que “Plus malin que le chef” est mort en poussant de grands cris et en leurs demandant de les pardonner de s’appeler “Plus malin que le chef”, qu’il ne recommencerait plus pour ne pas leur déplaire.

Quelques jours plus tard, “Plus malin que le chef” arrive au village. Il fait plusieurs fois le tour du village au galop sur son cheval, ses beaux habits flottant dans le vent. Il s’arrête enfin devant la case du chef. Le chef en sort éberlué. “Plus malin que le chef” lui dit : « Me voilà de retour du pays des ancêtres. Tes vieux te passent le bonjour. Le pays des ancêtres est merveilleux, on y est dix fois plus riche qu’ici, on y a vingt fois plus de femmes. Le plus pauvre du paradis est plus riche que le plus riche de la Terre. » à ces mots, le chef demande à “Plus malin que le chef” de lui en montrer le chemin. « C’est simple » répond “Plus malin que le chef”, « il te suffira de te jeter dans le marigot aux caïmans. » Le chef fait appeler tous les hommes qu’il aime, tous les conseillers qui l’adulent. “Plus malin que le chef” se frotte les mains derrière son dos et ajoute à l’intention du chef : « Si vous voulez passer directement de ce monde au pays des vieux, jetez vous tous ensemble et d’un seul coup dans le marigot. Vous reviendrez ici dans quinze jours plus riches qu’aucun homme sur Terre. » Le chef déclare alors que “Plus malin que le chef” sera le chef en attendant son retour.

Le chef et ses hommes se jettent dans le marigot. Depuis “Plus malin que le chef”, qui était encore un enfant, membre de la famille la plus pauvre du village, a remplacé le chef dans tous ses devoirs, en particulier envers ses femmes.

Sachez donc, jeunes enfants, qu’un chef méchant et cruel finit toujours par être remplacé par un plus malin que lui.

Mon conte monte tout droit, écoute bien, palmiers et cocotiers.